“Physique et métaphysique : Quels enjeux dans la constitution des cartésianismes et des anti-cartésianismes ?” (Lyon, 19-20 mars 2013)

Colloque organisé par l’ANR « ANTHROPOS », avec le soutien du CERPHI, UMR 5037 et de Mathesis, CIRPHLES, USR 3308, et l’appui de l’ESEMP. C’est un lieu commun que Descartes a modifié l’acception des termes « physique » et «métaphysique », mais aussi qu’il a inversé l’ordre dans lequel ces disciplines devaient être abordées. Le détail de cette modification et l’histoire de cette inversion peuvent cependant aujourd’hui être l’objet d’une contextualisation fine. Lors des deux colloques qui seront successivement organisés sur cette question, à l’ENS-Lyon (mars 2013) puis à l’ENS-Paris (octobre 2013), nous nous proposons conséquemment d’interroger ce lieu commun à nouveaux frais.

Pour cela, nous prendrons au sérieux les multiples réceptions du corpus cartésien. Que ces réceptions soient le fait des partisans de Descartes ou de ses adversaires, nous pensons en effet qu’elles peuvent nous permettre de voir certains aspects de ce corpus qui sans cela seraient peut-être demeurés cachés. Lorsqu’elles ont été le fait des contemporains de Descartes, elles peuvent de surcroît nous amener à mieux comprendre comment ce dernier a été conduit à s’engager dans certains chemins qui n’étaient pas initialement tracés.

Les deux volets du diptyque que nous proposons sont centrés sur deux périodes historiques :

— d’une part, les années 1630–1660, chez Descartes et chez ses contemporains, que ces derniers se présentent comme ses disciples ou comme ses adversaires,

— d’autre part, les années 1660–1690, chez les auteurs qui, grands ou petits, ayant lu Descartes, ont d’une manière ou d’une autre contribué à la constitution de la philosophie des Lumières.

D’un point de vue géographique, sans rechercher une systématicité illusoire, nous prêterons une attention particulière à la diversité des réceptions de Descartes en France, en Angleterre, en Italie, en Allemagne et aux Pays-Bas. La confrontation des approches des néoplatoniciens de Cambridge, des empiristes d’Utrecht ou de Leyde ou encore des matérialistes de Naples nous renseignera sur les variations qu’ont introduit le transfert de cette question dans tel ou tel contexte culturel.

I. Physique et métaphysique : quels enjeux dans la constitution des cartésianismes et des anti-cartésianismes ? Les années 1630–1660

Les années 1630–1660 sont les années de constitution du corpus cartésien. Il s’agit donc d’examiner les relations entre métaphysique et physique chez Descartes et chez ses premiers lecteurs. L’étude de ces relations appelle au moins trois niveaux de réflexion.

1/ Sur le plan de l’état de l’art, tout d’abord. L’ouvrage de référence de Daniel Garber, Descartes’ Metaphysical Physics (1992), a réouvert une ancienne question historiographique : celle de savoir comment il fallait concevoir le rapport entre physique et métaphysique. Plusieurs interprétations s’affrontent depuis longtemps sur cette question. Elles vont du primat, sans concession, accordé à la métaphysique, par rapport à une physique considérée comme de second ordre, à la désignation de cette même métaphysique comme excursus ou prétexte à la publication de ce qui compte vraiment pour le projet cartésien, c’est-à-dire la physique. Un des premiers objectifs de ces journées de travail est de faire un point, factuel, sur ce conflit des interprétations. À cet effet, nous souhaitons non seulement analyser les enjeux du conflit d’aujourd’hui, mais aussi les enjeux des conflits d’hier. Comment le rapport entre métaphysique et physique est-il analysé aujourd’hui ? Comment a-t-il été analysé hier, par exemple dans les travaux de Milhaud, d’Alquié, de Koyré et de Gilson ? Qu’en est-il aussi des premières histoires du cartésianisme au XIXe siècle, voire dans la constitution des anti-cartésianismes des Lumières ?

2/ Sur cette base, il deviendra possible de proposer des interprétations nouvelles portant sur les années de constitution du corpus cartésien. Deux angles d’attaque au moins sont possibles. Le premier consiste à réinterroger, en l’ancrant dans une histoire et une étude contextuelle actualisées par la publication de documents comme le dossier de La Querelle d’Utrecht, ce que Descartes lui-même entendait par « métaphysique » et « physique », ce qu’il pensait faire, à quel type d’objections il répondait ou quel type de « mauvaises » lectures il pensait prévenir, lorsqu’il décida de les relier dans l’arbre de la connaissance. Le second angle d’attaque possible consiste à envisager en quels termes et avec quels enjeux un tel projet fut désigné, parfois pour être stigmatisé, par ceux qui se présentaient eux-mêmes, ou furent, par d’autres (ce qui n’est déjà pas la même chose) désignés comme des adversaires de Descartes. Car la polémique trace toujours des lignes de partage, en produisant des effets réels, qui jouent un rôle dans l’histoire des idées.

3/ Un troisième niveau de réflexion se dégage alors, qui concerne toujours la toute première réception du cartésianisme. Il s’agit très généralement d’examiner les relations complexes unissant la métaphysique et la physique chez des philosophes non-cartésiens, qu’il s’agisse d’« anciens philosophes » ou de « nouveaux philosophes », qui souhaitaient comme Descartes réformer la philosophie, quoique pas de la même manière. Il s’agit plus particulièrement d’examiner les moments où ces différentes manières de concevoir la métaphysique et la physique, mais aussi leur rapport, ont été effectivement confrontées les unes aux autres, y compris de manière institutionnelle.

II. Physique et métaphysique : quels enjeux dans la constitution des cartésianismes et des anti-cartésianismes ? Les années 1660–1690

Les années 1660–1690 sont des années décisives, à la fois parce qu’elles voient se multiplier les affrontements entre partisans et adversaires de Descartes, y compris d’un point de vue institutionnel, et parce que se mettent alors en place les prémices de la « crise de la conscience européenne ». Il s’agit donc de déterminer ce que, dans ces années, ont été – ou ce que n’ont pas été – les effets de la manière cartésienne d’aborder le rapport entre physique et métaphysique. Par exemple, l’inversion cartésienne de l’ordre aristotélicien de la métaphysique et de la physique a-t-elle été prise au sérieux, a-t-elle été admise ou bien au contraire  explicitement  récusée ? Nous souhaiterons plus spécifiquement aborder les trois questions suivantes, en montrant qu’elles ont été au cœur d’un certain nombre de controverses.

1/ Comment les objets de la métaphysique et les objets de la physique sont-ils distingués dans ces années ? Répondre à cette question suppose qu’on tienne compte de la diversité de la physique – qui n’est pas seulement physique générale, mais aussi physique particulière, voire science mixte –, mais aussi de ses liens avec certaines sciences particulières comme la chimie et la médecine. Symétriquement, il faudra aussi tenir compte des liens entre la métaphysique et la théologie rationnelle. Une fois cela posé, il sera particulièrement intéressant de se demander s’il y a des « objets-frontières », des objets qui sont traités par certains philosophes comme des objets métaphysiques, et par d’autres philosophes comme des objets physiques. Ou, pour le dire autrement, y a-t-il des « textes-frontières », des textes qui sont lus par certains comme des textes métaphysiques et par d’autres comme des textes physiques ?

2/ Se demander comment sont traités les objets et les textes conduit directement à la question de la démarcation entre physique et métaphysique, cette fois du point de vue de ce qu’on pourrait appeler leur méthode. Le progrès des sciences, mais aussi l’apparition de sociétés savantes institutionnalisées, va dans ces années de pair avec la thèse que la physique empruntera la voie sûre d’une science seulement à en passer par des pratiques expérimentales et à se distinguer des disputes sans fin et des discussions oiseuses de la métaphysique. Qu’une telle idée soit ou non justifiée, elle produit immanquablement des effets. Reste-t-il dans ces conditions encore une place pour la physique générale, et laquelle ? Comment cette nouvelle manière de démarquer la physique et la métaphysique s’articule-t-elle à d’autres démarcations plus anciennes pour définir la métaphysique ou pour lui imposer de nouvelles exigences ? Si en effet une théorie physique se teste par des expériences, il est par analogie naturel de se demander ce qui permet d’évaluer une théorie métaphysique.

3/ Une fois physique et métaphysique démarquées, on peut se demander quels rapports instituer entre elles deux. Certains entendent promouvoir un partage du travail qui les maintiendrait séparées, de manière à éviter un conflit des facultés, d’autres estiment déceler, au sein de la physique même, la nécessité de faire de la métaphysique. C’est par exemple le cas de Leibniz, lorsqu’il réhabilite les formes substantielles. Mais, quand elles sont « réhabilitées », s’agit-il des mêmes formes substantielles, non seulement du point de vue de leur définition, mais aussi du point de vue de la fonction qu’elles tiennent dans un système philosophique ? Les mêmes questions peuvent être posées à propos des ferments, des esprits, des formes vitales, qui sont invoqués par certains physiciens, certains chimistes ou certains médecins, pour résoudre toutes sortes de problèmes qui étaient apparus à cause du mécanisme ou qui étaient demeurés irrésolus en son sein. S’agit-il simplement de maintenir d’anciennes entités plus ou moins métaphysiques, de leur assigner un nouveau rôle, plus physique cette fois, ou bien le contraire ?

PREMIÈRE PARTIE

ENS de Lyon, salle de réunion 2, IFÉ (Bâtiment Buisson)

Mardi 19 mars 9h00 : Accueil des participants et introduction générale au colloque : Delphine Kolesnik-Antoine et Sophie Roux.

 I. Physique et métaphysique dans l’historiographie du cartésianisme.

 Présidence : Sophie Roux

 9h30 : Mariafranca Spallanzani (Bologne) : « Philosophie première, métaphysique et physique. Les enjeux de l’ordre dans la philosophie de Descartes et ses interprétations au siècle des Lumières ».

 10h15 : Pause

 10h30 : Delphine Kolesnik-Antoine (Lyon) : « Métaphysique, psychologie et physique dans les histoires françaises du cartésianisme au XIXe siècle ».

 11h15 : Delphine Bellis (Ghent) : « Entre philosophie, histoire de la philosophie et histoire des sciences : lectures de la physique et de la métaphysique cartésiennes au XXe siècle ».

 12.00 : Pause déjeuner

 II. Physique et métaphysique chez Descartes.

 Présidence :  Daniel Garber

 14h00 : Emanuela Scribano (Venise) : « Physique et métaphysique chez Descartes. Une cohabitation difficile ».

 14h45 : Desmond Clarke (Cork) : « Descartes, Metaphysics, and Epistemological Naturalism ».

 15h30 : Pause

 15h45 : Edouard Mehl (Strasbourg) : « Les vérités éternelles chez les coperniciens hollandais des années 1620 : Snell, Lansbergen, Hortensius, Beeckman ».

 16h30 : Denis Kambouchner (Paris) : « La métaphysique des Regulae ».

 Mercredi 20 mars

 III. Physique et métaphysique dans le cartésianisme et l’anticartésianisme.

Présidence : Frédéric de Buzon

 9h00 : Daniel Garber (Princeton) : « Hobbes’ Non Metaphysical Physics ».

 9h45 : Erik-Jan Bos (Utrecht) : « Geulincx’s Metaphysical Physics ».

 10h30 : Pause

 10h45 : Andrea Sangiacomo (Milan) : « Physique et métaphysique de la « determinatio»: pour une nouvelle lecture du cartésianisme de Spinoza ».

 11h30 : Présentation de l’ANR « ANTHROPOS » et  des activités de l’ISPF (Istituto per la storia del pensiero filosofico e scientifico moderno, CNR-Napoli), en collaboration avec

« ANTHROPOS » : Pierre Girard et Manuela Sana.

 11h45 : Discussion générale et conclusion.

 Contacts : delphine.kolesnik@ens-lyon.fr, sophie.roux@ens.fr

 

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paolanicolas (February 13, 2013). “Physique et métaphysique : Quels enjeux dans la constitution des cartésianismes et des anti-cartésianismes ?” (Lyon, 19-20 mars 2013). ESEMP’s notebooks. Retrieved September 16, 2026 from https://doi.org/10.58079/oigt


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